Les nouvelles technologies permettent d’envisager de nouveaux usages dans le domaine de la santé et des objets connectés. Hier les robots outils bouleversaient les usages des chirurgiens, aujourd’hui les développements s’orientent vers les “robots-compagnons”. Ces derniers proposent de se substituer ou d’assister l’utilisateur dans l’exécution de tâches contraignantes ou perçues comme tel.

De nombreux cas d’usages ont été étudiés [1]. Parmi eux, l’aide à la prise des médicaments prescrits pour le traitement d’une pathologie chronique permet d’adresser la problématique de l’observance. L’objectif est de rappeler au patient quand et comment prendre ses médicaments pour tenter d’améliorer l’observance et donc à terme l’efficacité des traitements fond.

Toutefois, plusieurs questions préalables à l’évaluation de l’efficacité clinique doivent être envisagées:
Les robots seront-ils adoptés par les utilisateurs? Leurs conseils seront-ils suivis? Pendant combien de temps?

L’étude des données d’utilisation de JOE, un robot compagnon connecté [2] qui aide les enfants souffrant d’asthme à prendre leur traitement de fond, apporte des réponses à ces questions. Les auteurs présentent ici des retours d’expérience et des avis d’experts sur la solution proposée par un pneumologue et un pneumo-pédiatre.

Le robot Joe

JOE est une solution composée d’un robot muni d’un écran tactile et capable de diffuser des contenus multimédia, d’une application mobile à destination des parents et d’une base de connaissance hébergée en ligne. Lors de la période du test, seul le binôme robot / serveur a été utilisé.

Joe accompagne les enfants malades chroniques

Les données d’interaction avec le système JOE ont été recueillies et analysées chez 10 familles ayant acheté consécutivement la solution JOE et résidant en France métropolitaine. Un consentement écrit autorisant le recueil et l’analyse des données d’interaction avec le système a été obtenu pour toutes les familles participantes. Aucun élément d’identification personnel n’a été enregistré pour la période de test. Les familles ont accepté de participer à l’évaluation d’un prototype de la solution pour une période restreinte dans l’attente de la livraison de la solution commerciale. Une possibilité de rétractation en cas d’insatisfaction a été proposée. L’âge moyen des 10 patients était de 6 ans au moment du test (de 3 à 9 ans) et l’échantillon était constitué de 2 filles et 8 garçons. La majorité, soit 90% des familles résidaient en milieu urbain. Le nombre de médicaments moyen par moment de prise était de 3 (de 1 à 5).

La période observée a été de 4 semaines consécutives à partir de l’installation du système. Les données d’interactions non sollicitées par le système ont été horodatées et stockées sur le serveur. Les données d’interactions sollicités par le système ont été enregistrées de la même manière. Lors de chaque prise de traitement, l’enfant est invité à déclarer si la prise de chacun des médicaments s’est bien déroulée. Le robot enregistre alors toutes ces réponses. Une analyse statistique descriptive de la fréquence d’interaction , de la participation aux séquences d’aide à la prise et de l’évolution des succès déclarés a été réalisée grâce au logiciel R [3].
La figure 1 présente l’évolution quotidienne au cours de la période de test des interactions non sollicitées par le système (1 A), du taux de participation complète aux séquences d’aide à la prise (1B) , du taux de succès déclaré aux prises par les enfants (1C), et enfin, le taux de succès déclaré en fonction du jour de la semaine (1D).


Figure 1 : Evolution quotidienne au cours de la période de test : A Nombre d’interactions non sollicitées, B Taux de participation aux séquences d’aide à la prise, C Taux de succès déclaré, D Taux de succès par jour de la semaine

Lors d’une phase initiale exploratoire, une importante sollicitation est observée. Après quelques jours, une routine semble s’installer et perdurer pendant toute la durée du test. L’assiduité est élevée mais semble plus variable en fin de période. A l’inverse les succès déclarés évoluent de manière stable et restent élevés. Il semble que certains jours dans la semaines soient plus difficiles que d’autres comme le dimanche et le lundi. Cette observation correspond aux difficultés décrites par les parents.

La qualité de vie de chaque enfant et de sa famille a été évaluée avant et après la période de test lors d’interviews individuelles. La qualité de vie des enfants et de la famille, est décrite comme nettement améliorée dans plus de 70 % des cas. La principale cause de cette amélioration semble être la diminution du stress ressenti par la famille dans son ensemble lors de la prise de médicament. D’après les parents, ce stress est généré par la peur de l’oubli dans 80% des cas. Après quatre semaines en compagnie de JOE, 20% des familles éprouvent encore la crainte de l’oubli, 80% se déclarent sereines.

Les oublis déclarés passent de “une prise ou plus par semaine” dans 70% des cas dans les 4 semaines avant le test à 10% pendant.

Une amélioration importante de la qualité de prise des médicaments a également été observée avec 20% des enfants prenant correctement leurs traitements à chaque prise avant le test et 70% pendant les quatre semaines et conforte les données de la littérature quand à l’impact positifs de ce type de solutions [4]. Enfin, avant le test, les parents déclarent que les médicaments sont systématiquement pris à des horaires variables, lors du test, les parents estiment que 60% des prises sont à heures fixes.

Le point de vue d’un professionnel de santé

Le Dr David Drummond, Service de pneumologie et d’allergologie pédiatrique Hôpital Universitaire Necker-Enfants Malades, propose ci-après son retour d’expérience sur l’utilisation de JOE par un de ses patient pendant le test :

“JOE m’a intéressé à deux titres. D’abord, JOE est un dispositif ludique de support à la prise du traitement: il va rappeler à l’enfant qu’il est l’heure de prendre son traitement. Il agit donc sur la non-observance non-intentionnelle, c’est à dire les “oublis” qui sont fréquents. Les études scientifiques montrent que les dispositifs de support à la prise du traitement ont souvent de bons résultats sur l’observance. Ensuite, JOE reprend avec l’enfant la technique d’inhalation, qui est rarement maîtrisée. Même chez les parents, une étude que nous avons menée a montré que 60% faisaient au moins une erreur lors de l’administration du traitement inhalé. Or une bonne technique d’inhalation est primordiale pour que le produit se dépose au fond des bronches de l’enfant et qu’il soit ainsi efficace. Enfin, je dois dire que l’enfant que j’ai équipé a tout de suite apprécié JOE, et qu’il ne s’en est pas lassé au bout d’un mois d’utilisation, ce qui est une vraie performance de l’équipe qui l’a conçu.”

La prise réelle des médicaments est un élément évident limitant leur efficacité et donc leur utilité. L’observance a été identifiée comme un facteur clé du succès des thérapeutiques en particulier pour les traitements de fond des maladies chroniques. [5]
Malgré les informations transmises par l’ensemble des professionnels de santé, les parents d’enfant souffrant d’asthme expriment un besoin d’assistance au quotidien. Dans ce contexte, la solution JOE propose un accompagnement dans la durée associant des fonctionnalités de rappel, d’explication, de suivi et de motivation.

Cette première expérience en vie réelle, concluante d’après les parents, au moins en qualité de vie ressentie, est encourageante mais ne représente pas une validation clinique de son efficacité. L’évaluation par une étude observationnelle menée sur une période longue et une cohorte suffisante est indispensable et représente la prochaine étape du développement de la solution. Au regard de la législation actuelle [6], JOE n’est pas un dispositif médical. Les difficulté d’évaluation de ce type de solution [7] orientent les développeurs vers de l’observation en vie réelle. La participation active de l’entourage des patients est alors à la fois indispensable et pédagogique. Cette évolution permet dès lors d’améliorer les connaissances sur les conditions réelles d’utilisation des thérapeutiques.

« J’attends beaucoup de l’aide d’un robot comme Joe »

Le Dr Madiha Ellaffi nous présente ci-après son avis de spécialiste sur cette nouvelle solution et le besoin vu par la communauté médicale.

“ Pneumologue et allergologue, je vois beaucoup d’enfants asthmatiques et allergiques en consultation, et constate comme pour toutes les maladies chroniques les difficultés que posent l’observance au long cours d’un traitement. Et ce à double titre, car je suis maman de 4 enfants, dont 3 sont asthmatiques et allergiques avec un traitement au long cours.

Les parents tout d’abord, ont du mal à accepter que leurs enfants nécessitent de prendre un traitement sur plusieurs mois voire années, d’autant qu’il existe une corticophobie assez répandue, et exacerbée par les derniers scandales sanitaires.
En consultation, ils sous-estiment souvent les difficultés d’observance, et c’est souvent la réapparition des symptômes, et ou la dégradation de la fonction respiratoire constatée en consultation, qui permettent d’expliquer que l’asthme est une maladie chronique et que cela requière un traitement au long cours . D’autant que l’enfant allant mieux avec le traitement les parents ont peur de donner trop de traitement : je leur explique que l’on change pas une équipe qui gagne au début , puis ce traitement est adapté et en effet peut être allégé voir arrêté si la santé de l’enfant le permet.

J’attends beaucoup de l’aide d’un robot comme Joe, pour les petites patients, et pour ma fille de 8 ans, qui oublie parfois ses traitements. ”

En conclusion, les premiers retours sont positifs : la solution est adoptée par les enfants et l’utilisation reste soutenue pendant 4 semaines malgré des contenus limités au moment du test. Il est à noter qu’à l’arrêt du test, les enfants ont montré une régression rapide et un retour à la situation de départ, la frustration en plus !

Thierry Basset est associé de la société LUDOCARE SAS

Madiha Ellaffi déclare ne pas avoir de conflit d’intérêt

Références bibliographiques

[1] Góngora Alonso S, Hamrioui S, de la Torre Díez I, Motta Cruz E, López-Coronado
M, Franco M. Social Robots for People with Aging and Dementia: A Systematic Review of Literature. Telemed J E Health. 2018 Aug 23.

[2] URL: https://monamijoe.com

[3] R Core Team (2019). R: A language and environment for statistical computing. R Foundation for Statistical Computing, Vienna, Austria. URL http://www.R-project.org/.

[4] Frémont A, Abou Taam R, Wanin S, Lebras MN, Ollier V, Nathanson S, Hadchouel A, Drummond D. Cartoons to improve young children’s cooperation with inhaled corticosteroids: A preliminary study. Pediatr Pulmonol. 2018 Sep;53(9):1193-1199.

[5] Zaugg V, Korb-Savoldelli V, Durieux P, Sabatier B. Providing physicians with feedback on medication adherence for people with chronic diseases taking long-term medication. Cochrane Database Syst Rev. 2018 Jan 10

[6]URL:https://www.ansm.sante.fr/Activites/Mise-sur-le-marche-des-dispositifs-medicaux-et -dispositifs-medicaux-de-diagnostic-in-vitro-DM-DMIA-DMDIV/Logiciels-et-applications- mobiles-en-sante/(offset)/2

[7] Allaert FA, Mazen NJ, Evaluation des objets connectés et applications de santé. Actualités pharmaceutiques. 2016 Mai.

Informations complètes sur l’article

Titre : Expérience d’utilisation en vie réelle de JOE, un robot compagnon d’aide à la prise des médicaments par des enfants asthmatiques

Title : Real life experience with JOE, a compagnon robot helping young asthmatic patients with their daily treatments

Auteurs : Thierry Basset (1), Madiha Ellaffi (2)

(1) PharmD, LUDOCARE SAS
(2) MD, Cabinet de Pneumologie Allergologie

Correspondance : Thierry Basset, LUDOCARE, 36 quai Fulchiron 69005 Lyon. thierry.basset@ludocare.com

Remerciements: L’équipe Ludocare

Financements : aucun